Las Acacias, de Pablo Giorgelli
14e Festival Ciné 32 - Vendredi 14 octobre, 11h30
Voyager depuis son fauteuil dans des contrées qu'on ne visitera jamais, découvrir des modes de vie, des paysages différents, un ailleurs dépaysant : une des magies du cinéma, qu'on imagine fonctionner à plein régime dans Les Acacias, Caméra d'Or au dernier Festival de Cannes, excusez du peu, à la simple lecture de son synopsis. Ecoutez plutôt :"Sur l'autoroute qui relie Asuncion à Buenos Aires, un camionneur doit emmener une femme qu'il ne connaît pas et son bébé. Ils ont devant eux 1500 kilomètres et le début d'une belle histoire". Nos yeux s'embuent déjà à la simple idée de contempler ces paysages d'Amérique Latine qui défileront sous nos pupilles écarquillées, de découvrir la beauté de sites insoupçonnés, de nous attacher à des personnalités fortes tout au long du périple.
Tragique erreur de débutant ! Remballez vos rétines et repartez les paupières sous le bras, circulez, y a rien à voir ! Nous connaissions le fabuleux genre du Road Movie, Pablo Giorgelli a souhaité dépoussiérer l'histoire du cinéma en inventant le Cabin Movie. Son ambition est louable : "On ne sait jamais trop bien pourquoi on fait les films qu'on fait, jusqu'à ce qu'on les termine et qu'on les laisse partir, dit-il dans sa note d'intention. Durant le processus de réalisation, j’ai trouvé quelques réponses à cette question, sans parvenir à en esquisser une qui me rassure." Tu m'étonnes... Alors, non, non, rien à faire, nous ne verrons rien d'autre, mais R I E N, que la cabine du chauffeur durant les 1500 kms. Dans certains road movie, le spectateur ne perçoit pas concrètement la distance accumulée, le passage du temps : là, pas de souci, on les sent, une par une, les mille cinq cents bornes. Vous voulez sentir le bitume passer sous les roues, vous allez le sentir !
Vous vous dites alors, fort logiquement : le réalisateur, bien au-dessus de nos basses et triviales considérations, a évidemment souhaité que notre attention ne soit pas distraite par des paysages futiles, ses préoccupations sont bien plus ambitieuses. Après tout, on n'est pas là pour se taper un Rendez-vous en Terre Inconnue sur grand écran, c'est autre chose, le cinéma ! Le raisonnement se tient. Le bébé étant hors circuit pour les dialogues philosophiques, on se rabat alors sur le chauffeur et sa passagère. Vous n'avez rien vu ? Rassurez-vous, vous n'entendrez RIEN non plus. Pas de conversation météo, pas de questions sur le passé de l'un ou l'autre (ils s'en foutent comme d'une guigne, visiblement), aucun commentaire sur les paysages (mais ça, vous l'auriez deviné vous même, preuve que vous commencez à saisir le concept).
Le spectateur est saisi d'un doute. Le film a reçu la Caméra d'Or, quand même, c'est pas rien !! Cherchons encore. Il va bien se passer un truc. On guette quelque chose, un accident quelconque, la remorque qui se décroche, des buffles qui traversent, Ricardo Darin qui ferait du stop, quelque chose. Quand le bébé se saisit du gobelet de la bouteille Thermos, on se sent tout chose, ça en devient presque une cascade. Mais nada, que dalle, peau de zébu argentin : nous n'avons rien vu, nous n'entendrons rien, ne vous attendez pas à ce qu'il se passe quelque chose, malheureux !
Ricardo Darin, qui ne fera jamais de stop dans Las Acacias
L'argument des Acacias pourrait à la rigueur donner lieu à un court métrage correct. Mais étiré sur une telle longueur, ce n'est plus du minimalisme, c'est de la torture mentale. Le camionneur roule. Vous me direz que c'est normal et que c'est ce qu'il sait faire de mieux. Mais il ne fait que ça ! Non, pardon, j'exagère, mea culpa, je suis mauvaise langue. On voit le taiseux siroter longuement son maté, à plusieurs reprises. On le voit aussi faire une ou deux pauses et, miracle, sortir de son camion. Pour y faire quoi ? Fumer in extenso, jusqu'à la dernière bouffée, la dernière, une cigarette. Le sommet de l'hérésie cinématographique : la clope employée comme accessoire ultime pour rallonger une scène jusqu'à plus soif, pour donner une contenance à l'acteur qui, sinon, resterait planté à prendre racine auprès des troncs d'arbres qu'il véhicule.
Las Acacias a obtenu la Caméra d'Or décernée à la meilleure première oeuvre du Festival de Cannes. Je l'ai déjà dit, oui, je sais, je me répète pour essayer de digérer l'info. La Caméra d'Or. En un temps où la lenteur est une vertu rare au cinéma, chapeau bas, le cinéaste a effectivement révolutionné le genre, en parvenant à parcourir un périple de 1500 kilomètres en faisant du surplace... La Caméra d'Or, je ne parviens pas à y croire. Je pressens que l'on va me parler de la poésie du non-dit, des silences révélateurs, de la beauté de l'invisible et d'autres nuances auxquelles moi, pauvre cinéphile basique, ne saurait être sensible : effectivement, si l'avenir du cinéma est là, je rends les armes tout de suite et demande grâce...
"J'ai lu une fois que même à son insu on écrit toujours pour quelqu'un, quelqu'un qui est assis au troisième rang dans la salle" dit encore le réalisateur. Mince, ça, j'aurais dû le lire avant, pour savoir absolument à quoi ressemblait ce type du 3e rang. Au fait, pourquoi le film s'appelle-t-il Las Acacias ? Simple, le taiseux transporte une cargaison de bois d'acacia. Une autre raison ? Non, pourquoi, c'est gênant, il en faut une ? Alors, pitié Monsieur Giorgelli, épargnez-nous une suite à ce film : pas de Las Baobabs, de Las Citronniers (titre déjà pris, qui plus est) ni de Las Pins des Landes, ne faites pas retraverser toute l'Argentine dans l'autre sens au Taiseux, au moins pour préserver ce qu'il reste de la forêt amazonienne. La couche d'ozone vous le rendra.
Commentaires sur Las Acacias, de Pablo Giorgelli
C'est fou d'être obligé de montrer un film que l'on déteste à ce point. La faute sans doute à la Caméra d'or!
Laissons donc les spectateurs braver la réprobation de M. Kermarec et se faire leur propre opinion de ce film primé à Biarritz par un jury justement présidé par Ricardo Darin!
Sophie Clément / programmatrice des Acacias en France
Zen, zen, Sophie !
Primo, je n'ai pas "détesté" les "Acacias", non, il m'a simplement profondément ennuyé par son étirement extrême. Si je n'ai pas le droit d'avoir éprouvé de l'ennui et de l'indiquer, merci de me le faire savoir
Par ailleurs, mais c'est le cas de toutes les critiques qu'on peut lire dans la presse, mon avis n'est pas "prescriptif" et n'engage que moi : les spectateurs n'ont donc pas besoin de moi pour aimer (ou pas) ce film. Certains l'apprécient ? Pourquoi pas... Il ne me parle simplement pas du tout, que voulez-vous que je vous dise ? Enfin, j'espère aussi que vous prendrez la plume plus souvent pour signaler ici votre "approbation" quand j'écris des critiques favorables à certains de vos films que mon cinéma programme régulièrement, n'est-ce pas ?
Pour moi, LES ACACIAS est un miracle d'équilibre car son réalisateur a justement réussit la prouesse d'éviter tous les écueils tendus à ce genre de film.
Alors pourquoi tenter de détourner ses spectateurs d'un film à l'affiche même si LES ACACIAS est évidemment réservé aux âmes sensibles aux émotions délicates?
Pourquoi ne pas dire: je ne comprends pas mais allez le voir que nous partagions nos points de vue ... plutôt que: voici que que vous attendez forcément et que vous ne trouverez pas dans ce film.
Bon, passons à autre chose: êtes-vous content de notre autre film consacré à Norman Foster et de sa séance d'hier? J'attends votre verdict en tremblant....
Bonjour,
Excusez-moi pour le délai, je viens de m'apercevoir (par hasard en plus !) que ce commentaire avait été classé, pour dieu sait quelle raison, dans les "spams".
Pour "Les Acacias", comme pour n'importe quel film d'ailleurs, mon avis n'engage que moi, et je suis souvent content de savoir qu'un film qui ne m'a pas touché ait pu émouvoir ou "parler" à quelqu'un d'autre, c'est la richesse du cinéma. Je pense l'avoir suggéré dans mon point de vue, mais je crois que j'aurais pu aimé un "moyen métrage" tiré de ce scénario. Pour moi, le cinéma est l'art de l'ellipse. On peut ne pas être d'accord avec cela. L'essentiel, et c'est ce qui fait la beauté du cinéma, est que cela suscite débats et discussions.
Je pense ne pas être dépourvu d'une "âme sensible aux émotions délicates", soit dit en passant
(le premier exemple qui me vient en tête pour cette année est "The Tree of Life")
Une dernière chose : mon blog est personnel et non pas "le blog officiel des Montreurs d'Images".
Concernant "Norman Foster", je n'ai pas pu le voir. Par contre, notre CA se réunit demain mardi. Je viendrai donc ajouter un commentaire ici pour vous faire part de la manière dont s'est déroulée la soirée (projection + débat)
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