"Il y a quelque chose de pourri dans le Royaume de Danemark !" Cette réplique célèbre, extraite d'Hamlet et en partie citée comme un clin d'oeil de manière amusante dans Royal Affair, était peut-être crédible politiquement au temps de William Sharkespeare, mais aujourd'hui, il y a quelque chose de vivifiant et d'enthousiasmant dans le Royaume cinématographique du Danemark !  Lars Von Trier, bien longtemps après le règne incontesté de Carl Theodor Dreyer, n'est désormais plus seul à vouloir porter la couronne du cinéma danois contemporain, d'autant plus que son projet Nymphomaniac nous fait craindre le pire et risque de le faire glisser irrémédiablement de son trône : sa cour se dissipe et, même si nombre de réalisateurs évoluent au sein de la société de production Zentropa qu'il a fondée, plusieurs cinéastes danois se disputent les faveurs du public à leur tour, et le Dogme, fameux (et fumeux ?) en son temps, semble avoir fait long feu. Si Nicolas Winding Refn a quitté le royaume pour faire carrière aux Etats-Unis après son excellent Drive, deux films danois sortis sur les écrans français à une semaine d'intervalle ont fait grand bruit et bouleversé les classements bien rodés des cinéphiles pour 2012.
   

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Royal Affair porte sur grand écran une page méconnue et stupéfiante de l'Histoire politique du Danemark du XVIIIe siècle. Le premier atout du film de Nikolaj Arcel est son script fabuleux : d'un extrême romanesque permanent et d'une telle apparente invraisemblance que, s'il n'était adapté de faits historiques authentiques, nous le croirions sorti tout droit de l'imagination débridée et débordante d'un scénariste hollywoodien insensé sous amphétamines. Pourtant, la fable politique que nous conte Royal Affair a bel et bien existé, est même enseignée au Danemark et a déjà fait l'objet d'une quantité de romans. En quelques années, à la fin du XVIIIe siècle à Copenhague, le médecin de province Johan Struensee est effectivement parvenu à la cour danoise, est devenu l'amant de la Reine Caroline-Mathilde puis le meilleur ami du Roi avant d'étendre progressivement son influence éclairée sur tous les cercles du pouvoir et d'engager des réformes de la société tout entière. Alors que la France allait se déchirer malgré les grands esprits des Lumières, le peuple danois recevait pacifiquement l'éclairage de ces théoriciens du progrès vénérés par Struensee et, comme une expérience de laboratoire menée grandeur nature, prouvait in vivo leur utilité et leur réussite à la face du monde en opérant une modernisation dans tous les domaines.
   

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La simple illustration de cette révolution intellectuelle réussie en peu de temps pourrait suffire au bonheur culturel d'un spectateur ébahi de découvrir une telle concrétisation à échelle humaine des idées des grands philosophes français, une véritable réalisation d'une utopie philosophique et humaniste formidable et enthousiasmante. Mais Royal Affair est également une tragédie déchirante : la Révolution des esprits fut hélas étouffée en aussi peu de temps qu'elle n'avait germé, même si ses conséquences furent ineffaçables, et la destinée de Struensee devint alors symbolique de l'ingratitude humaine. C'est enfin une magnifique et tout aussi authentique histoire d'amour passionnelle qui se mêle à cette fresque historique vivifiante. Les caractères des protagonistes de ce mariage  (royal) à 3 sont d'une grande complexité et, chose rare, aucun de ces trois personnages n'est sacrifié par la mise en scène : le réalisateur donne sa chance à chacun d'entre eux, révèle leurs parts d'ombres et de Lumières, dans une grande valse des sentiments réjouissante et très souvent émouvante à l'extrême.
  

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Ce parfait triangle équilatéralement cinématographique, dont aucun des sommets (amoureux, politique, philosophique) n'est délaissé au profit d'un autre, met en avant la palette du comédien Mads Mikkelsen, aussi impressionnant dans la peau du visionnaire Struensee quand la passion amoureuse le fait chavirer (ses jeux de regards dans la scène de l'arbre sous la pluie ou dans la splendide séquence de la danse en dehors du temps...) que quand le vent des réformes l'emporte dans son enthousiasme, mais les deux autres comédiens livrent également des partitions d'une grande richesse et d'une grande finesse, en particulier Mikkel Boe Folsgaard, impressionnant dans sa composition du Roi fantasque et émouvant Christian VII, dont le spectateur se demande constamment s'il feint la folie douce ou s'il y glisse momentanément, s'il tombe brusquement et maladivement en enfance ou s'il a conservé un esprit d'une ingénuité admirable.
  

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Les films historiques respirent régulièrement la perruque amidonnée, le talc des maquillages, la naphtaline des vêtements d'époque. Ils se transforment bien souvent en atelier de déguisement sophistiqué pour les comédiens mais aussi en numéro virtuose et tape-à-l'oeil des chefs décorateurs ou des costumiers. Les reconstitutions historiques sentent alors la sueur cinématographique de leurs créateurs, mais empesées et dénuées de faux pli ou de toute rature, de tout grain de poussière, de toute particule de saleté, ces recréations dignes d'un musée, célébrées comme telles et, pour le coup, réellement utopiques, manquent malheureusement bien souvent de ce qui leur est pourtant essentiel : l'apparence de la vie, du temps qui passe, de la réalité. Bien que parfaitement soignés et réalisés, les décors, les costumes, les perruques et autres accessoires dûment estampillés "pur XVIIIe danois" occupent dans Royal Affair la même position qu'ils prennent dans un film contemporain : comme plongé en direct au coeur de cette histoire, le spectateur finit par ne plus leur accorder la moindre importance pour se laisser emporter par la vie, par la passion, par l'optimisme et par l'esprit qui se dégagent de ce récit exemplaire.
  

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L'aveuglement bestial des masses qui conclut Royal Affair, malgré un Johan Struense qui hurle en vain "Je suis des vôtres !", se retrouve au coeur de La Chasse, instinct grégaire poussé à son paroxysme dans ce qu'il a de plus détestable et vil. Au coeur du nouveau film de Thomas Vinterberg, qui retrouve la densité de Festen après s'être égaré dans des productions vaguement internationales, Mads Mikkelsen excelle à chaque instant tout autant que dans l'oeuvre de Nikolaj Arcel : si certains critiques ronchons ou chauvins auraient visiblement préféré voir Denis Lavant (Holy Motors) ou Jean-Louis Trintignant (Amour) couronnés, le Prix d'Interprétation qu'il s'est vu décerner au dernier Festival de Cannes nous semble amplement mérité, tant une violence rentrée et maîtrisée sourd de manière exceptionnelle de sa composition. Il restera pour moi, aux côtés de Matthias Schoenaerts (Bull Head, De Rouille et d'Os), au firmament des interprètes brillants de l'année écoulée.
  

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Nous ignorons si les vertus lacrymales d'une production cinématographique transforment invariablement cette dernière en grande oeuvre d'art et s'il s'agit d'un argument suffisant pour louer les mérites d'un scénario ou d'une mise en scène, mais La Chasse est, à la seule exception de la seconde résurrection de Sparky dans Frankenweenie, le seul film de 2012 qui nous a arraché des larmes spasmodiques à plusieurs reprises, en grande partie à cause de la puissance de son interprétation : à ce titre, la mort du chien du héros (décidément, la race canine est mise à mal en 2012...) et surtout la séquence éblouissante de confrontation durant une messe de Noël figurent parmi les scènes les plus éprouvantes que nous ayons visionnées depuis bien longtemps, tétanisés dans notre fauteuil.
  

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Le thème du faux coupable cher à Hitchcock, ou du citoyen innocent victime du déchaînement de la vindicte populaire, se retrouve au coeur de nombreux films importants de l'histoire du cinéma, la référence en la matière étant probablement Fury de Fritz Lang. La Chasse ne pâlit cependant pas devant un tel modèle du genre, tant la subtilité de son scénario en fait une oeuvre riche et puissante, loin de tout manichéisme ou de propos réducteurs. Le sujet  - un maître d'école accusé de pédophilie par une petite fille - aurait pourtant pu déraper rapidement vers des situations stéréotypées, des dialogues sans épaisseur, des personnages taillés d'une seule pièce et, au final, vers une oeuvre purement théorique tout juste bonne à déclencher un débat façon "Dossiers de l'Ecran". Le scénario de Thomas Vinterberg est tout au contraire d'une finesse remarquable. Il écarte tout d'abord ce qui faisait le noeud du Présumé Coupable de Vincent Garenq interprété par Torreton, à savoir les imbroglios policiers et les démêlés judiciaires, en quelques plans rapides qui créent une ellipse frappante : lorsque Lucas rentre chez lui, clairement innocenté après avoir été embarqué et entendu par la police, le drame se resserre sur l'hystérie collective qui s'est emparée de cette communauté et qui va s'emballer par la suite.
  

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A ce titre, le personnage de la petite fille est magnifiquement traité dans le scénario. Le poids que les adultes donnent à sa parole évolue ainsi au cours du récit selon qu'elle correspond à ce qu'ils ont envie d'entendre ou non : lorsqu'elle ment au sujet de Lucas au début du film, froissée dans son amour propre d'enfant, les enseignants ou les psychologues lui donnent entièrement crédit pour alimenter la fiction à laquelle elle a ainsi donné naissance mais, tout aussi paradoxalement, lorsqu'elle se rétracte, ces mêmes adultes repoussent ses aveux car ils ne correspondent plus au scénario dans lequel ils se sont enfermés eux-mêmes. La Chasse devient alors emblématique du caractère sacré qui entoure la parole enfantine dans nos sociétés contemporaines, quand bien même cette parole est forcée, dirigée ou surinterprétée : le premier interrogatoire de la gamine dans le bureau de la directrice d'école est à cet égard glaçant et effroyable.
  

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A rebours des règles du sacro-saint Dogme cher à Lars Von Trier, Thomas Vinterberg construit avec classicisme une fascinante tragédie moderne dont plusieurs séquences évoquent les fabuleuses scènes de chasse du Deer Hunter de Michael Cimino par leur apaisement apparent et l'harmonie liant le héros à la nature : le dernier plan de La Chasse n'est ainsi pas prêt de quitter nos consciences ni notre mémoire. La rumeur se révèle plus meurtrière et indélébile que le plus épouvantable des crimes avérés au sein de la meute humaine, l'écho persistant d'une balle frappant un tronc d'arbre fait plus de dégâts qu'un véritable règlement de compte. Sublime dénouement.