Depuis plusieurs années, Tim Burton ne m'enchante plus autant que par le passé, comme si la magie s'était un peu évanouie du côté de Burbank. Alors que j'espère à chaque fois retrouver l'émerveillement de Edward Scissorhands, d'Ed Wood ou de Batman Returns, ses films les plus chers à mon coeur, une grande déception l'emporte souvent, depuis sa version de La Planète des Singes, probablement son film le plus impersonnel. Son adaptation d'Alice au Pays des Merveilles, par exemple, ne m'avait pas emballé. C'est probablement pour cette raison que je ne me suis pas précipité à l'exposition que lui a consacrée cette année la Cinémathèque Française. Plus tôt en 2012, Dark Shadows n'a pas failli à cette règle : ce remix de Hibernatus chez La Famille Adams sous l'ombre de Dracula a pu me faire sourire, notamment lors de la séquence très drôle et originale de galipettes vampiriques exécutées avec jubilation par Johnny Depp et Eva Green, mais j'ai vainement souhaité être emporté comme avant, en finissant par me dire que Burton peinait à renouveler son univers, aussi distrayant soit ce film.
  

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Puisque l'on évoque son univers, deux films français de 2012 m'ont d'ailleurs amusé ou touché et pourraient facilement être qualifiés de burtoniens : Le Magasin des Suicides, incursion sympathique de Patrice Leconte dans le film d'animation, audacieux et prenant, si l'on excepte les chansons à la Disney qui émaillaient le récit et éraillaient trop souvent nos tympans, et L'Homme qui Rit de Jean-Pierre Améris, adaptation du roman de Victor Hugo qui s'est fait éreinter par une bonne partie de la critique mais qui trouve grâce à mes yeux par la beauté de ses décors et par cet hommage assumé à Burton dans la mise en scène (voire à Elephant Man dans une belle série de scènes dans un champ de foire), juste retour des choses pour une oeuvre dont le personnage central est la source même du Joker de Bob Kane et, par extension, de son incarnation par Jack Nicholson dans le Batman de 1989.
  

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Le regard sur la monstruosité, sur le droit à la différence, présent au coeur de L'Homme qui Rit, est également ce qui sous-tend Frankenweenie. Échaudé par mes déceptions successives, je ne m'attendais pas à me faire de nouveau happer par la maestria de Burton. Les images de son moyen métrage datant de 1984 étant encore vivaces dans ma mémoire, je craignais même que le passage des ans, associé à un cocktail dangereux 3D + Film développé en long métrage + Animation, ne vienne écorner mes souvenirs d'une de ses premières oeuvres, en superposant à ces images toutes simples et émouvantes en noir et blanc, des séquences dénuées d'âme issues de ce que je redoutais être un produit de commande purement commercial qui viendrait me confirmer définitivement qu'un de mes cinéastes favoris avait perdu toute inspiration.
  

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Mais le miracle a eu lieu, inespéré. Frankenweenie a brisé une à une mes réserves initiales et, près de trente ans après son modèle originel, il est le témoin d'une véritable cure de jouvence cinématographique de son auteur. Tout ce que l'on aime chez Tim Burton est là : sa description corrosive de la middle-class américaine, ses héros marginaux farfelus, ses personnages secondaires un peu zinzins mais attachants, ses décors gothiques, ses scènes émouvantes qui surgissent de manière inattendue, sa fantaisie originale, son humour loufoque, sa poésie désarmante, son amour débordant du cinéma et de ses pouvoirs illimités.
  

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Depuis son prologue, plaisante variation 3D de la scène identique du moyen métrage de 1984 (Victor projetant en famille son home movie bricolé en relief), jusqu'à son dénouement, très belle réflexion subtile sur le travail du deuil (l'ultime résurrection de Sparky est l'une des séquences les plus émouvantes de l'année cinématographique dans mon esprit), Frankenweenie a renoué avec la magie.
  

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Les citations et les jeux sur les grands classiques des films de monstres, depuis Dracula jusqu'à Godzilla en passant par La Momie, sont une fête et un feu d'artifice mémoriel pour les cinéphiles. Ce retour aux sources de la part de Tim Burton est évidemment avant tout un hommage magnifique à Frankenstein.Trente ans après ses débuts dans le monde du cinéma, baigné par l'oeuvre de la célèbre femme de lettres anglaise du XVIIIe et les adaptations fondatrices de James Whale, il ne pouvait prêter plus grand serment d'allégeance à la créature de Mary Shelley qu'en reproduisant l'acte prométhéen de son diabolique Docteur : dans son studio d'animation, redonner vie, image après image, grâce à la fée électricité du cinéma, à des marionnettes inanimées et leur insuffler les émotions et les sentiments qui nous sont propres. Frankenstein est mort, vive Frankenweenie !