27 janvier 2011

Le Quattro Volte, de Michelangelo Frammartino

Le Quattro Volte est un film hors-normes, "hors-modes", "hors-temps". Un vieux berger taciturne et supersticieusement pieux garde ses chèvres, jour après jour, jusqu'à ce qu'il s'éteigne entouré de son troupeau qui envahit alors sa cuisine et sa maison d'un petit village de Calabre ; au milieu des montagnes, un chevreau naît alors au pied d'un grand sapin, choisi plus tard comme mât de cocagne pour célébrer une fête de village, et qui finira en charbon. Même au sein de la vague de films contemplatifs qui atteignent parfois nos rivages cinématographiques (Uncle Boonmee ou Himalaya cette année, par exemple), cette oeuvre de Michelangelo Frammartino (d)étonne fortement. Ces Quatre Fois sont une ode au temps qui passe, à un silence rassurant, à la nature, à la vie, à la paix de l'âme. Cycle des "Fois", donc, des Saisons dont on a rarement aussi bien saisi le passage, cycle des "règnes" également : règne humain, animal (le réalisateur distingue les deux dans ses propos), végétal, minéral.

 

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C'est peu de dire que Frammartino n'a pas fait la moindre concession dans son travail. Les longues séquences d'ouverture et de conclusion consacrées à la fabrication du charbon hésitent à mi-chemin entre un documentaire précis et exhaustif, une installation artistique et un ailleurs indéfinissable, plus indicible et mystérieux. Aucun dialogue ne vient perturber la bande son du film, pourtant d'une grande richesse et d'une grande recherche dans la palette sonore : bêlement des chèvres, toussotements du vieux berger, aboiements, craquements du bois dans les meules de charbonnières, etc. La mise en scène est d'une radicalité et d'une sécheresse étonnante. Le Quattro Volte est bien un film inclassable, simultanément et paradoxalement archaïque dans le fond et dans la forme, et révolutionnaire dans sa manière d'envisager le cinéma.

Propos du réalisateur qui illustrent bien les objectifs qu'il visait : "Est-ce que le cinéma peut se libérer du dogme qui dit que le personnage principal doit être un homme ? Le Quattro Volte  encourage un parcours de libération du regard. Il pousse le spectateur à trouver le lien invisible qui anime le monde. Le film commence de manière traditionnelle, en se concentrant sur l'homme, puis il déplace l'attention du spectateur sur ce qui entoure l'humain et qui ne constitue normalement que le décor du film. L'humain est relégué à l'arrière-plan, et ce qui était au fond passe au premier plan pour faire place au plaisir d'une découverte : les autres règnes (...) qui ont la même dignité que l'humain. Pour moi, le cinéma est un instrument qui peut, plus que d'autres modes d'expression, mettre en évidence la liaison entre les règnes."

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09 janvier 2011

Home for Christmas, de Bent Hamer

Un jeune médecin englué par son travail jusqu'à en avoir oublié sa vie de famille ; un couple de personnes âgées qui attend le retour de son fils ; un ado qui diffère le repas de famille pour contempler les étoiles avec sa jeune amie musulmane ; une femme qui se laisse berner une fois de plus par son amant marié et continue de croire en ses vaines promesses ; un père divorcé qui s'embringue dans une mise en scène rocambolesque, à la fine frontière entre burlesque et pathétique, pour pouvoir retrouver ses enfants ; un enfant qui défie inconsciemment la menace d'un sniper ; un clochard s'efforce de revenir une dernière fois sur les lieux de son existence passée ; un couple de jeunes étrangers qui attend son premier enfant... Bent Hamer continue d'observer le monde avec un regard légèrement décalé, à la fois compatissant et mélancolique, après ces films au ton original qu'étaient O'Horten et Kitchen Stories, même si la série de portraits qu'il offre ici est sans doute plus convenue et moins mordante que dans ses productions précédentes.

 

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Il reprend ici à son compte le concept que Robert Altman avait exploré avec maestria dans Short Cuts : si Altman s'inspirait avec brio d'une série de nouvelles de Raymond Carver, Bent Hamer a de son côté choisi des récits courts de son compatriote norvégien Levi Henriksen pour construire un scénario éclaté, avec les limites et les qualités inhérentes au genre. La nuit de Noël est le seul véritable point commun entre ces fragments qui semblent ainsi faire parfois écho entre eux, se répondre de loin en loin, accentuer les thèmes qui s'y déploient (variations sur la solitude, sur les deuils, les chemins de vie divergents, les ruptures, etc.), mais certaines histoires paraissent du coup également inachevées ou laissent le spectateur sur sa faim. On a parfois coutume de parler de film chorale pour ce genre de scénario, mais Home for Christmas semble au contraire utiliser ce concept pour mieux souligner l'isolement des gens, chacun s'efforçant de jouer au mieux sa propre petite partition dans l'existence.

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16 décembre 2010

La Princesse de Montpensier, de Bertrand Tavernier

Questions du moment : une histoire sentimentale (j'aurais pu la qualifier par un complément du nom plus frappant, mais cela aurait sans doute été moins galant), d'une nana autour de qui s'ébattent trois ou quatre prétendants en rut, qui auraient troqué leurs rutilantes Ferraris pour de fringants coursiers, gagne-t-elle en intérêt si elle s'est déroulée il y a 450 ans ? Les déboires sentimentaux revêtent-ils davantage de noblesse s'ils se couvrent d'accoutrements princiers et s'échaffaudent auprès de l'âtre de grands châteaux ? Prennent-ils une portée plus universelle au prétexte qu'ils auraient été ceux des "grands" de ce monde ? Drôle d'expression, d'ailleurs : les "Grands du monde", lorsque le film de Tavernier décrit une classe dont l'existence et les préoccupations paraissent si dérisoires et superficielles...

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On l'aura compris, La Princesse de Montpensier m'a laissé de marbre et très rapidement ennuyé (soyons courtois, bis). Je peux apprécier les "films leçons d'histoire", mais celui-ci oublie la "grande histoire" en cours de route pour ne plus se centrer que sur les historiettes d'amour qui se nouent et se dénouent autour de ladite princesse : tout juste reconnaît-on l'évocation de la nuit de la Saint Barthélémy, et l'on ne peut alors s'empêcher de penser à La Reine Margot de Chéreau, autrement plus ample et ambitieux visuellement comme scénaristiquement. Tavernier a sans doute parfaitement adapté la nouvelle de Mme de Lafayette : les décors, les costumes, le jeu des comédiens, tout est réglé à la bougie près et irréprochable ou presque (certains combats, au-delà de l'ennui profond qu'ils suscitent, dégagent parfois une impression de chorégraphie bien orchestrée où les gestes paraissent avoir été bien répétés un nombre incalculable de fois). La nouvelle de Lafayette mérite probablement d'être lue, comme un témoignage de son époque, mais le spectateur a maintes fois l'occasion de se demander, tout au long de ces trop longues 140' de projection, quel peut bien être l'intérêt d'avoir adapté aujourd'hui cette histoire-là ainsi...

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12 décembre 2010

L'homme qui voulait vivre sa vie, d'Eric Lartigau

En allant voir L'homme qui voulait vivre sa vie, j'imaginais découvrir un film contemplatif sur le développement personnel. Mal m'en a pris, puisqu'il débute sur un morne constat de ratage personnel, prend corps avec des absurdités complètes du personnage principal que vient ensuite renforcer une platée d'invraisemblances narratives jusqu'à un dénouement certes spectaculaire mais qui nous prend au dépourvu lorsqu'arrive le générique de fin...

 

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Les premières séquences évoquent de loin le personnage de Laurent Lucas dans Harry, un ami qui vous veut du bien : englué dans un couple qui a oublié de communiquer et ne repose plus que sur l'éducation des enfants, Paul (Romain Duris) s'est enfoncé dans une triste monotonie personnelle comme professionnelle et a laissé ses rêves de côté, en particulier ses ambitions artistiques. Une vision de l'enfer domestique qui culmine avec la révélation lourdingue d'un banal adultère, spécialité d'un certain cinéma français qui ne voit souvent guère au-delà du lit conjugal : on ne sait alors à qui attribuer la palme du glauque et de l'hypocrisie, dans une scène de repas qui tourne au règlement de comptes, version moins drôle de celle de Deux ans à tuer où excellait Dupontel, entre le mari qui oscille du ridicule au pathétique, l'épouse qui s'enferme dans une sordide dénégation, le voisin cool et propre sur lui qui joue au coq de basse-cour cynique ou... le réalisateur qui n'hésite pas à transformer cela en suspense de pacotille (frôlement des amants dans la cuisine, foulard égaré chez le bellâtre, etc., rien ne nous est épargné...)

Une fois achevé cet enchaînement de séquences relativement pénibles, le scénario enfile donc les scènes rebattues (un maquillage de meurtre que même l'inspecteur Derrick aurait su résoudre) puis les invraisemblances, que nous sommes sommés d'avaler sans les remettre en question : l'imitation d'une signature qui suffit pour voler l'indentité de quelqu'un, le mode d'emploi d'une bombe artisanale dégotté sur Internet pour faire exploser un bateau (là aussi, les enquêteurs ont visiblement été recrutés chez les Castors Juniors puisque l'on conclue à l'accident malgré l'énormité du dispositif...), la rencontre avec un pochtron qui se révèle finalement être un grand rédacteur en chef et conserve suffisamment de lucidité entre deux pintes pour repérer le talent du héros (belle apparition de Niels Arestrup), etc. Autant d'incohérences qui ne dépassent certes pas l'ânerie scénaristique originelle : pourquoi Paul décide-t-il en dépit du bon sens de conserver l'identité de celui qu'il a fait passer de vie à trépas, puisqu'il ne peut ignorer qu'il joue avec le feu ainsi ?...

   

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Si on ajoute certaines pistes qui sont totalement laissées de côté, à commencer par toutes les séquences qui impliquent le personnage interprété par Catherine Deneuve, dont la mort imminente ne semble intéresser personne, il reste finalement relativement peu de choses à repêcher, si ce n'est toutes les scènes où Paul prend des photos, cadrages originaux de personnages et de décors ordinaires dans un environnement industriel. On se demande ce qui a pu pousser Eric Lartigau à mettre en scène ce film, hormis le plaisir certain qu'il a dû éprouver à transposer en France l'action centrée aux Etats Unis dans le roman originel de Douglas Kennedy...

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06 décembre 2010

Nostalgie de la Lumière, de Patricio Guzman

Nostalgie de la Lumière est un documentaire protéiforme qui tamise le thème de la mémoire et du passage du temps par le prisme de canaux différents qui n'avaient a priori rien pour se rencontrer. Les traces du passé constituent pourtant la quête commune à tous les personnages que nous rencontrons au milieu du désert d'Atacama au Chili : les astronomes qui traquent les vestiges du Big Bang aux confins de l'Univers ; les archéologues qui décryptent les dessins qu'ont laissés les Amérindiens sur des roches ; les familles des victimes de la dictature de Pinochet, enfin, qui s'épuisent dans la recherche désespérée des corps de leurs proches.

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La juxtaposition de ces trois thèmes très distincts, qui paraît très artificielle sur le papier, permet au contraire de donner davantage d'ampleur et de profondeur à chacun d'entre eux, de les faire résonner entre eux de manière sensible. Passé de l'univers, de notre civilisation, de nos régimes totalitaires, finissent par se rejoindre et se fondre dans un ballet de poussières en mouvement. Des poussières d'étoiles. Formule imaginée par Hubert Reeves il y a plusieurs années, qui aurait pu servir de sous-titre à ce documentaire poétique et qui pousse à la réflexion.

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28 novembre 2010

Elle s'appelait Sarah, de Gilles Paquet-Brenner

"Elle s'appelait Sarah" est d'abord un dialogue à distance étonnant avec "La Rafle" de Roselyne Bosch, qui a été tant décrié à sa sortie en mars dernier et comparé à un tire-larmes parfois indécent, même s'il m'avait justement laissé totalement sec à l'époque. Le film de Gilles Paquet-Brenner aligne d'abord à quelques légères variantes près les mêmes séquences que "La Rafle" : la vie d'une famille au coeur du quartier du Marais, la rafle de juillet 1942 (accompagnée de la lâcheté ou de l'ignominie des voisins, à commencer par la figure de la concierge vers laquelle convergent toutes les accusations), les quelques jours terribles passés au Vel' d'hiv' (avec la même "évasion" d'une jeune femme, qui peut laisser penser que Roselyne Bosch s'est étroitement inspirée du roman de Tatiana de Rosnay pour écrire son propre scénario), l'arrivée au camp de Beaune-la-Rolande avec la séparation des familles puis des enfants de leur mère.

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L'épaisseur des personnages de la "partie 1942" permet à Paquet-Brenner de remporter la donne : ce ne sont plus seulement des illustrations quasi-anonymes d'une tragédie historique, des pions qui servent à étayer une thèse et une dénonciation louable, mais des êtres auxquels la mise en scène donne de la chair en prenant son temps, à commencer évidemment par la Sarah éponyme, dotée d'un caractère hors normes, attachée corps et âme à la vie mais qui finira par sombrer irrémédiablement dans la faille que l'histoire a creusée en elle.

"Elle s'appelait Sarah" gagne également en résonnance grâce à l'alternance entre 1942 et aujourd'hui, sans recours au moindre noir et blanc ou à une autre technique appuyée de montage pour souligner le passage du temps. Les transitions sont au contraire volontairement floues, les figures de Sarah et du personnage de Kristin Scott Thomas (actrice qui me fascine toujours autant...) s'interpénètrent, se confondent, dialoguent à travers le temps, comme si les années écoulées étaient abolies.

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"La Rafle" était un film "utile", pédagogiquement intéressant pour rappeler à tous les heures sombres de notre histoire, le rôle du gouvernement français dans la déportation des juifs. "Elle s'appelait Sarah" remplit également parfaitement ce rôle nécessaire de réveil des consciences et de devoir de mémoire (notamment par une séquence très sobre tournée au Mémorial de la Shoah, où les noms de milliers de déportés sont gravés sur d'immenses murs blancs). Mais les scènes contemporaines permettent à cette adaptation de dépasser la simple "leçon d'histoire" et d'aborder d'autres questions : celle de la mémoire, celle de l'histoire intime et familiale qu'on choisit de révéler ou non, du refoulement, celle de la transmission, du poids des secrets de famille, du passage de témoin, de la vérité qu'on a le courage d'affonter ou non...

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Et même si une larme versée n'est pas garante de la qualité d'un film, l'émotion qui m'a envahi durant la dernière séquence a au moins souligné une chose : l'empathie forte que réussit à instiller le réalisateur. La projection de "Elle s'appelait Sarah" m'a donné envie de découvrir à présent le roman dont il est l'adaptation mais aussi de réécouter la chanson "Comme toi" de Jean-Jacques Goldman, que je connais depuis toujours mais dont j'ignorais jusqu'à peu qu'elle était une transposition musicale de cette histoire.

Dossier Pégagogique du Film

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27 novembre 2010

Sound of Noise, de Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson

Au Royaume de Suède, il existe une vie après "Millénium" ! "Sound of Noise" réussit à nous faire oublier que le cinéma scandinave ne se limite pas aux seules adaptations des best sellers de Stieg Larsson. Ses réalisateurs Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson ont détourné le concept de la tragédie musicale de "Dancer in the Dark" pour la faire glisser dans le monde du burlesque et de l'absurde : le personnage de Selma / Björk happait les sons qui l'environnaient et les intégrait à une musique interne pour échapper à une réalité étouffante, le sextuor de drummers / dreamers allumés de "Sound of Noise" veut transformer les sons les plus anodins et triviaux de notre modernité pour les digérer et les recracher dans une partition poétique, dans un geste mêlant installation artistique et militantisme contre la société de consommation.

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Pleine réussite atypique durant ses séquences musicales, qui sont autant de petits bijoux en soi, en particulier le concerto pour salle d'opération et la symphonie du tiroir caisse, variations réjouissantes sur la vague de la musique concrète, "Sound of Noise" peine davantage à capter l'attention durant ses intermèdes narratifs, qui ressemblent davantage à des sas durant lesquels on se surprend à attendre le délire suivant, sonore et visuel que représentent ces morceaux de bravoure dans le jeu, le montage et la composition musicale.

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25 novembre 2010

Crazy Heart, de Harriet Walter

"Crazy Heart" suit sagement le déclin et la possible rédemption d'un chanteur de country, prématurément vieilli par l'alcool et les excès en tous genres, à la fois revenu de tout et inadapté à la vie, un vieil ours solitaire égaré dans un monde dont il ne capte plus les règles ni les enjeux, ni dans la sphère du spectacle ni dans celle de l'intimité.

L'Académie des Oscars goûte les performances border-line, les interprétations à la limite de l'outrance et de l'auto-destruction, et nous saisissons donc rapidement ce qui a pu la guider à décerner l'Oscar du meilleur acteur à Jeff Bridges. Livré à lui-même en plein solo, le comédien doit effectivement faire vivre un personnage auquel les scénaristes n'ont épargné aucun des clichés de la "vie d'artiste" : alcoolique et fumeur notoire, cancéreux qui écoute peu les conseils de ses médecins, triste amant qui enchaîne les amours d'un soir comme il a enchaîné les mariages calamiteux, musicien à la gloire passée qui ressurgit çà et là au gré de l'inspiration et des moments de lucidité et de sobriété, père éconduit par son fils et qui tente de se racheter une conduite auprès du gamin de sa nouvelle conquête, etc.

 

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Malgré cette collection de stéréotypes qui ressemblent à autant de boulets, Jeff Bridges parvient à rendre son personnage de "Bad Blake" attachant, à la fois grandiose et pitoyable, comme un versant névrosé de son "Big Lebowski" auquel la séquence initiale semble (involontairement ?) faire référence, mais le scénario se révèle cependant nettement trop prévisible, sa "partition narrative" se devine à 30 miles de distance, surtout dans la relation éculée que le chanteur noue avec la jeune journaliste de province.

Restent bien sûr, et heureusement, les numéros purement musicaux du film, très plaisants à  écouter, dans les séquences filmées dans des bistrots et des bouges plus ou moins bien famés, ou dans l'évocation d'un grand concert country mené par un jeune loup interprété par Colin Farrell - là aussi, la trame du musicien mentor dépassé par son élève n'est pas de la première fraîcheur, mais les deux comédiens la rendent acceptable. Au final, on est cependant bien loin de l'émotion et de l'ambition d'un grand film au thème et au scénario voisins : "Honkytonk Man", porté par un Clint qui semblait déjouer les clichés et les digérer pour dépasser l'anecdotique et atteindre à l'universel.

 

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15 novembre 2010

Vénus Noire, d'Abdellatif Kechiche

Le film  d'Abdellatif Kechiche a récemment été présenté à la 67e édition du Festival de Venise, à cette Mostra où ne pouvait étymologiquement qu'être exposé une fois de plus le fantôme de pellicule de Saartjie Baartman, cette femme callipyge originaire d'Afrique du Sud qui, au début du XXe siècle, fut l'objet de la fascination des publics amateurs de freak shows tant à Londres que dans d'autres capitales européennes, sous le nom de scène de Vénus Hottentote. Cette femme qui ne fut inhumée dans sa terre natale qu'en 2002 alors que son squelette, un moulage de son corps et des bocaux contenant son cerveau et ses organes génitaux furent longtemps exposés au Musée de l'Homme à Paris, y compris même, scandale et honte suprêmes, dans la salle réservée à la Préhistoire...

L'histoire de Saartjie Baartman mérite assurément qu'on y réfléchisse longuement, tant elle nous interroge sur ce que nous fûmes et sur ce que nous sommes encore, sur notre rapport à l'autre et à la différence, près de deux siècles après sa mort. Réveiller sa mémoire semble donc légitime et salutaire. Pourtant, même si Vénus Noire paraît bénéficier d'un consensus critique quasi unanime en sa faveur, je ressens pour ma part de nombreuses réserves. Sa forme narrative me gêne, puisqu'il n'est composé que de très longues séquences juxtaposées les unes après les autres sans respirations, sans souffles, sans pauses salvatrices, et finalement sans véritable évolution : Saartjie y est systématiquement exhibée ou donnée en spectacle, avec son consentement ou non, à différents publics, de la populace aux pseudos-scientifiques de bas étage qui contribueront à répandre les théories les plus nauséabondes (exécrable Georges Cuvier...), en passant par les salons mondains parisiens, les lieux de débauche faussement raffinés ou les maisons closes. De toute évidence, Kechiche est conscient de son système et le pousse à l'extrême : chaque séquence est étirée, dilatée, allongée, dépeinte in extenso sans la moindre coupure ni la plus petite ellipse, comme s'il souhaitait lui-même percer un mystère en nous plaçant à notre tour dans la position du cobaye et en nous forçant à analyser la nature de notre regard, rejoignant ainsi les méthodes d'un Michael Haneke. Mais la dé-monstration est trop nette, trop visible, trop mécanique, pour que l'émotion affleure comme elle devrait le faire.

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De ces 2h40 de "trop long métrage", nous nous mettons à rêver d'une version qui serait amputée d'une bonne heure, d'un film plus resserré et au montage plus dynamique et moins redondant qui permettrait au spectateur de se rapprocher de la seule chose qui y compte, au fond, et que Kechiche a oublié en route : le mystère de Saartjie. Car celle-ci est finalement sacrifiée par le réalisateur et devient paradoxalement une nouvelle fois un objet d'étude de la part de celui qui imagine, en toute bonne foi sans doute, qu'il lui rend hommage, alors qu'il s'en éloigne en ne nous épargnant aucun détail scabreux (y compris ceux qui, historiquement parlant, ne sont pas du tout avérés, à savoir la fin de sa vie dans des bordels) et en resservant plutôt dix fois qu'une les mêmes rituels dans chaque séquence, les mêmes principes, les mêmes regards cadrés, jusqu'à épuisement total du spectateur et de celle qu'il nous donne en pâture. Nous regrettons alors son absence maladroite d'empathie pour son personnage et son regard qui manque parfois involontairement de dignité ou de respect lorsqu'il se contente d'empiler des descriptions cliniques, froides et à la limite de l'obscénité des souffrances endurées par Saartjie : Kechiche nous contraint presque à toucher la peau de son héroïne en la cadrant régulièrement en plans très serrés, mais il échoue à nous faire toucher son âme...

L'objectif de Kechiche apparaît de fait assez clairement dans le masque impénétrable de son personnage, très souvent immuable, le regard hébété par l'alcool ou un vertige intérieur, les yeux nébuleux comme si son esprit s'était réfugié et recroquevillé au plus profond d'elle-même. Puisque le spectateur ne peut déceler de réelle réponse aux questions qu'il se pose dans les émotions qui auraient pu s'afficher sur ses traits, il se voit contraint de prendre ce masque comme un miroir et d'y projeter les sentiments qu'il pense être ceux éprouvés par l'héroïne mais qui ne seront jamais que les nôtres...

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Dans ses moments les plus intéressants (la bonne première demi-heure), Kechiche développe un thème fascinant et relativement déstabilisant pour notre société, celui de la frontière fine qui existe entre spectacle et réalité, mais ne prend pas conscience qu'il finit par franchir lui-même cette frontière en s'obligeant, pour respecter son système, à filmer le long calvaire de Saarjie, jusqu'à son dernier râle, jusqu'à sa dernière expiration, en oubliant la réalité de ce qu'elle fut et en la transformant, à son tour, en un spectacle cinématographique... Le souvenir émouvant d'un homme ne m'a pas abandonné une minute durant toute cette projection et a, en somme, allégé les moments qui pouvaient me paraître pénibles ou irrespectueux : celui de Joseph Merrick, l'Elephant Man, dont la lente lecture de la biographie (plus encore peut-être que l'analyse seule du film) sur une année a constitué pour moi un élément fondateur et une expérience marquante, comme s'il m'avait en quelque sorte accompagné pendant toute cette période là, comme une conversation en dehors du temps. De manière indéniable pour moi, David Lynch a fourni une oeuvre plastiquement et moralement aboutie là où Kechiche a échoué en abordant les mêmes thèmes que dans The Elephant Man. Le moment le plus fort de Vénus Noire n'a pas été mis en scène par Kechiche : dans le générique de fin, on voit des images d'archives présentant le retour de la dépouille de Saartjie en Afrique du Sud et son inhumation célébrée comme une fête, hommage de tout un peuple qu'aurait dû vouloir atteindre le réalisateur.

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12 novembre 2010

Food Inc., de Robert Kenner

"Food Inc" fait partie de ces films récents, nécessaires pour réveiller les consciences, qui font qu'on ressort de la salle avec le moral (et l'estomac) dans les chaussettes, totalement découragé et désabusé sur l'avenir de la race humaine, qui n'est jamais à court d'idées pour mieux exploiter et empoisonner son prochain, son voisin et la planète dans son ensemble, pourvu que des billets verts soient crachés d'une manière ou d'une autre, fussent-ils entachés de sang, de virus ou de fumier. Ce documentaire est un brûlant réquisitoire contre les multinationales agro-alimentaires qui grignotent le territoire américain et la planète dans son ensemble, hectare après hectare, et son propos rigoureux est illustré par une mise en scène inventive (dès l'original générique de début, avec les noms des produteurs, réalisateur et autres techniciens scotchés sur les barquettes de viande d'un supermarché) et un réel point de vue, qui manquent souvent à ce genre de projet.

   

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Même si on peut parfois se dire que de tels cris d'alarme ne prêchent hélas que des convaincus, il demeure indispensable de continuer à sensibiliser les citoyens, encore et encore, à fournir un antidode intellectuel à ces géants de l'industrie qui font main basse sur le vivant, sur la nature, sur les animaux, sans la moindre notion de moralité, avec comme seul credo le profit, le pognon, la rentabilité. Depuis les élevages intensifs de poulets qui ne verront jamais la lumière du jour et qui croulent sous leur propre poids, jusqu'aux mers ridicules de maïs qui noient l'horizon même comme dans un piètre film de SF, en passant par des "fermes industrielles" à perte de vue où s'enlisent de pauvres vaches dans leur propre lisier, rien de véritablement neuf par rapport aux autres docus vus récemment, mais des "mises à jour" et des "piqüres de rappel" sont toujours les bienvenues... Au rayon des infâmes nouveautés découvertes dans "Food Inc", je retiendrai cette fois les escadrons de détectives envoyés par Monsanto aux 4 coins des EU pour tuer financièrement les agriculteurs qui osent ne pas se plier à leur système, et surtout, sorte de parodie vulgaire et à peine vraisemblable d'un film de mafieux et de ripous, la traque d'ouvriers clandestins mexicains travaillant dans une véritable ville abattoir par des policiers à qui il ne viendrait surtout pas à l'idée d'aller inquiéter les gigantesques firmes qui les embauchent. Pendant les guerres militaires, on parlait de "chair à canon", voici venu le temps des guerres économiques et de sa "chair à abattoir"... Ecoeurant, révoltant, désespérant. Et en attendant qu'une immense faille fasse péricliter tout le système, qu'une maladie quelconque bien plus efficace que la piètre vache folle frappe notre "monde civilisé" de plein fouet, qu'est-ce que je vais mettre dans mon assiette ?... C'est pas encore aujourd'hui que je vais grossir !

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