11 mars 2012

Une pensée pour Moebius

Blue

Mike Blueberry pleure son créateur, Moebius, alias Gir. Une grosse pensée pour Jean Giraud, qui nous a quittés ce samedi, auteur de ces BD magnifiques qui ont accompagné tant de nos adolescences : "La mine de l'Allemand perdu", "Le Spectre aux Balles d'Or", "Ballade pour un cercueil", "Angel Face", "La Longue Marche", et tant d'autres. Dessine-nous des nuages de là haut, Gir...

 

Gir

Jean Giraud et David Lynch à l'atelier de lithographies Item à Paris, en octobre 2011

 

 

Posté par RolandK à 12:57 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


25 août 2011

Onze histoires de solitude, de Richard Yates

Certaines de mes lectures, sinon toutes, sont empreintes de rituels qui, les années écoulées, les associent ensuite dans ma mémoire, à la manière plus classique d'une chanson, à une période de ma vie, à une émotion particulière : des pages où s'inscrivent en filigrane les souvenirs des moments vécus durant les jours ou les semaines où nous les parcourions, comme si nos sensations, et nos vies de manière plus générale, s'écrivaient à l'encre invisible entre les paragraphes des romans que nous tenons entre nos mains, entre les lignes de ces phrases qui nous ont parlé. Voilà sans doute une des raisons qui expliquent pourquoi je suspends souvent la lecture de nombreux livres dans leurs dernières pages pendant une longue période, pour prolonger peut-être la vie à l'intérieur d'un monde qui m'a accompagné pendant de longues heures silencieuses.
 
Avec "Onze histoires de solitude", j'ai poussé à l'extrême ce système de rites. Involontairement d'abord, puis consciemment ensuite, le recueil de nouvelles de Richard Yates est devenu mon livre de voyages, celui qui m'a accompagné durant l'été 2009 lorsque je suis parti à Assise (avec Into the Wild, définitivement lié en moi à la spiritualité de cette ville) et que j'ai ensuite emporté dès que j'ai effectué un petit séjour quelque part, sur la côte basque, à Bruxelles, ou plus simplement à Paris, en ne lisant à chaque trajet qu'une seule nouvelle. Pour quelles raisons exactement ? Peut-être parce que j'ai voyagé intérieurement depuis la lecture de la première nouvelle jusqu'au moment où j'ai refermé ce livre il y a quelques semaines à l'occasion d'un trajet jusqu'à Gravelines...
   

  Solitude 


D'Assise, Onze histoires de solitude n'a pas ramené que des sensations impalpables nichées au creux de ses pages, mais aussi d'autres marques plus étymologiquement sensuelles : une feuille du châtaignier contre le tronc duquel Saint-François d'Assise aurait médité, témoin végétal d'une certaine sérénité et d'une ouverture plus grande à la spiritualité ; une fragile fleur de coquelicot qui a séché et dont les couleurs se sont joliment atténuées dans cet herbier improvisé, souvenir de mes pensées d'alors ; un parfum persistant, fruit de multiples aspersions dans les pages de garde, porteur lui aussi d'autres tendres réminiscences et d'autres espérances vivaces durant cet été 2009.

Pourtant, ces Onze histoires de solitude ne rayonnent pas d’optimisme. L’auteur de Revolutionary Road, que je vénère, a réuni ici des nouvelles qui suintent la mélancolie, les regrets et les remords, les existences gâchées à regarder défiler consciemment les années sans les vivre réellement, des récits où les personnages s’aveuglent et espèrent en façade des lendemains qui chantent en sachant pertinemment que le vent a tourné depuis bien longtemps ; des histoires sèches et chirurgicales qui content l’échec en peu de mots, les déceptions amoureuses qui déchirent en silence, les faillites familiales où la routine tient lieu de projet de vie, les effondrements professionnels que l’on tente de masquer sous un costume sans pli, les êtres enfermés et enlisés dans leur solitude profonde. Une écriture magnifique et enthousiasmante malgré les destins brisés qui y sont évoqués.

Posté par RolandK à 00:09 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
22 décembre 2010

Mille Femmes Blanches, de Jim Fergus

Les civilisations amérindienne et précolombienne m'ont toujours fasciné, sans doute par une conjonction de leur rapport sain et respectueux à la nature et à la Création, de leur mode de vie simple et en harmonie avec le monde qui les entourait, de leurs connaissances dans un certain nombre de domaines fondamentaux, à commencer par l'astronomie, autre sujet de prédilection. Je n'ai pour l'instant pas encore trouvé LE chef d'oeuvre qui synthétisera le mieux mon admiration et ma passion pour ces civilisations que la modernité du "Vieux Continent" (nom ridicule s'il en est...) a écrasées sous sa botte, mais ce roman de Jim Fergus est néanmoins très agréable, parfaitement documenté et bien écrit.

 

Fergus

"Mille Femmes Blanches" révèle un pan peu glorieux de l'histoire de la fondation des Etats Unis, ou devrais-je dire un pan parmi tant d'autres que l'histoire officielle tâche de masquer pour mieux dissimuler les hontes et vilénies qui ont souillé le baptême même de cette nation. Comme la plupart des autres lecteurs de ce roman basé sur des faits réels, j'ai ainsi découvert qu'en 1874, le président Ulysse Grant a noué avec le chef cheyenne Little Wolf un marché que le cerveau le plus imaginatif hollywoodien aurait eu peine à concocter sans risquer de passer pour un doux plaisantin : échanger mille femmes blanches contre des chevaux pour viser "l'intégration" du peuple indien au sein de la civilisation américaine... Parmi ces mille femmes, si quelques-uns s'étaient portées effectivement volontaires, beaucoup furent recrutées dans des asiles ou des pénitenciers...

La révélation de cette énormité historique mérite à elle seule la lecture de ces quelques 500 pages. Mais Jim Fergus a su donner un souffle intime à l'aventure en la contant de l'intérieur, puisque le roman se veut la retranscription de carnets qu'aurait tenus au jour le jour une des femmes impliquées dans ce troc invraisemblable, auxquels s'ajoutent les voix de ses descendants et d'autres témoins dans les premières et les dernières pages, lui donnant davantage d'échos encore.

Posté par RolandK à 12:47 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
09 septembre 2010

Mrs Dalloway, de Virginia Woolf

"Virginia Woolf". Deux mots qui claquent, soufflent et résonnent.

V I R G I N I A  W O O L F

Deux mots avant même d'être un nom pour moi, pendant très longtemps. Deux mots d'abord issus du titre d'un film de Mike Nichols interprété par Elizabeth Taylor et Richar Burton, film que je n'ai d'ailleurs toujours pas vu pour le moment : "Who' afraid of Virginia Woolf ?"

Puis, au fil des ans, cette intime conviction qu'il me faudrait un jour plonger dans l'univers de cette romancière anglaise, sans voir pourtant la moindre idée de ce qu'elle avait vécu ni du contenu de son oeuvre. Cette intuition inexplicable qu'elle pourrait se révéler pour moi aussi essentielle que l'est Marcel Proust. Intuition qui se métamorphose en certitude un soir de 2003 à la vision du film "The Hours" de Stephen Daldry, qui revisite de manière incroyable et hypnotisante l'univers et les obsessions de Virginia Woolf en adaptant un roman de Michael Cunningham qu'il me faudra lire aussi.

 

Clarissa

Je me suis donc enfin lancé dans l'exploration du monde de Virginia Woolf. En débutant par un de ses romans les plus célèbres, "Mrs Dalloway", celui-là même qui se trouve au centre de "The Hours". "Mrs Dalloway dit qu'elle achèterait les fleurs elle-même." Une lecture qui se mérite, qui se gagne même, tant l'écriture de Virginia Woolf est personnelle et déstabilisante. Impossible de "picorer" d'autres livres simultanément pendant cette lecture, comme j'aime à le faire habituellement : arrivé au quart du roman, comme au milieu des sables mouvants, il m'a fallu repartir à zéro et redémarrer la lecture à ces premiers mots : "Mrs Dalloway dit qu'elle achèterait les fleurs elle-même."

Je sais d'ailleurs d'ores et déjà, alors que je viens à peine d'achever cette lecture, qu'il me faudra y revenir, un jour, l'envisager sous un nouvel angle, pour mieux comprendre ce roman, pour mieux en apprécier les contournements de son expression, puisqu'une foule de choses m'a échappé pendant cette "première découverte", alors même que se confirmait au fil des pages l'importance que Virginia Woolf va revêtir à mes yeux.

Commenter "Mrs Dalloway" sera difficile. Tout juste puis-je en faire des commentaires impressionnistes, des touches éparses pour tenter de brosser un vague tableau général des premières sensations éprouvées. Et convoquer plusieurs citations pour m'y aider.

Nulle intrigue dans "Mrs Dalloway". Du moins pas la moindre trace d'une "histoire" au sens classique du terme. Virginia Woolf semble au contraire fuir tout ce qu'une existence peut avoir de "romanesque" pour ne se concentrer que sur les moments de "creux", de vide, quotidiens et ultra-ordinaires, ce qui me passionne par dessus tout. On pourrait ainsi simplement "résumer" le prétexte narratif de "Mrs Dalloway" à la préparation puis la tenue d'une réception mondaine dans le milieu de la bourgeoisie londonienne du début des années 20, le tout en l'espace d'une seule journée. Virginia Woolf présente elle-même ainsi son projet littéraire : "Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire. L'esprit reçoit une myriade d'impressions, banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l'acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d'innombrables atomes. Et à mesure qu'elles tombent, à mesure qu'elles se réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l'accent se place différemment ; le moment important n'est plus ici, mais là. De sorte que si l'écrivain était un homme libre et non un esclave, s'il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu'il doit, il n'y aurait pas d'intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d'histoire d'amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. La vie n'est pas une série de lampes arrangées systématiquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n'est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu'il peut présenter, avec aussi peu de mélanges de faits extérieurs qu'il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière du roman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer."

Le style littéraire de "Mrs Dalloway" reflète entièrement ce projet d'une ambition folle. La langue y est chamarrée, les phrases sinueuses, sillonnées de ruptures, de digressions qui plongent progressivement le lecteur au sein d'une conscience, au milieu de la houle d'un flux de pensées désordonnées et débordantes. Rarement avais-je été amené à ressentir une telle marée de points de vue qui s'entremêlent, se juxtaposent, se répondent de loin en loin, se font écho de manière fine et subtile, soulignent la frontière si ténue qui peut exister entre la "folie" et la "normalité". Jamais sans doute n'avais-je lu un texte qui réussit à retranscrire les flots d'une pensée (non, de plusieurs pensées simultanées !) en perpétuel mouvement, dans les moments les plus anodins comme dans ces carrefours de la vie où l'être se retourne sur son passé et essaye d'entrevoir le chemin parcouru.

"La paix descendit sur elle, elle se sentit calme, heureuse, tandis que son aiguille, tirant doucement la soie jusqu'à son point d'arrêt, rassemblait les plis verts et les fixait très délicatement à la ceinture. De même un jour d'été, les vagues se rassemblent jusqu'à leur point d'équilibre et retombent ; se rassemblent et retombent ; et le monde entier semble dire : "C'est tout", de plus en plus lourdement jusqu'à ce que le coeur lui-même, dans le corps étendu au soleil sur la plage, dise à son tour, "c'est tout". "Ne crains plus", dit le coeur. "Ne crains plus", dit-il en remettant son fardeau à une mer qui soupire, solidaire de tous les chagrins, et qui de nouveau recommence, se rassemble et retombe. Et le corps resté seul écoute l'abeille qui passe ; la vague qui se brise, le chien qui aboie, qui aboie au loin encore et toujours.

"Mon Dieu, la sonnette de l'entrée !" s'exclama Clarissa, arrêtant son aiguille. En alerte, elle écouta."

"La vie seule, chaque instant, chaque goutte de la vie, ici, en ce moment, maintenant, au soleil, à Regent's Park, c'était suffisant. Trop, même. Une vie entière ne suffisait pas, maintenant qu'il en avait acquis le pouvoir, pour en faire ressortir toute la saveur ; pour en extraire chaque grain de plaisir, chaque nuance de signification ; qui l'un et l'autre étaient tellement plus denses qu'autrefois, tellement moins personnels."

V I R G I N I A   W O O L F

Posté par RolandK à 13:55 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
09 avril 2009

Revolutionary Road / La Fenêtre Panoramique, de Richard Yates

Cela faisait une éternité que je n'avais pas lu en si peu de temps un tel roman. D'ordinaire, depuis quelque temps, je passe un temps fou à les lire, même s'ils me plaisent, un chapitre par ci, un autre plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, sans doute en partie parce que je n'aime pas l'idée de "refermer définitivement" le livre et de le "poser sur l'étagère". Parce que la lecture dles dernières pages d'un roman ressemble à une lente agonie. Et Dieu sait comme cette comparaison est appropriée pour le roman de Richard Yates. Je me suis dès le départ senti extrêmement proche des personnages de Frank et April, tour à tour l'un, ou l'autre, ou les deux... J'aurais souhaité pouvoir achever la lecture avant la vision du film, mais finalement, l'aspect "suspense" n'est guère important, malgré quelques rebondissements spectaculaires. Très belle adaptation, d'ailleurs, qui a su condenser les passages et les personnages essentiels du récit en conservant aussi les temps morts, les silences malaisés, les détours mélancoliques. Preuve de la force du livre, on retrouve d'ailleurs dans le film les dialogues des séquences majeures du film, parfois à la virgule près, en particulier ce fulgurant chapitre V de la dernière partie, où les répliques cinglantes de John Givings sont d'une lucidité et d'une cruauté mêlées.

 

La_fenetre_panoramique

 

Qu'est-ce qu'un couple ? Une double illusion partagée et consentie, semble dire Richard Yates. Un rêve d'enfant qu'on aimerait aussi lisse que la façade des maisons des banlieues américaines dans les 50's. Un mensonge qu'on repousse pour éviter la folie, ou ce que les gens du moins appellent folie. Beaucoup de lecteurs de ce roman paraissent y voir une "satire de l'Amérique" mais, même si cet aspect est présent (et c'est peut-être ce qui a attiré Sam Mendès, déjà réalisateur de "American Beauty"), le coeur de ce récit est intemporel et universel, selon moi, au plus profond de chacun d'entre nous... April et Frank n'ont pas fini de m'accompagner...

 9782221102084

  

"Savoir ce que vous avez, virgule", dit la voix vivante dans le dictaphone, "savoir ce dont vous avez besoin, virgule, savoir ce dont vous pouvez vous passer, deux points. Voilà le contrôle de l'inventaire."

"A la ligne..."

Posté par RolandK à 23:09 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


  1